Le spectre de la stagflation :
faut-il s’en inquiéter pour son patrimoine ?
- 19 mars 2026
- Patrimoine
Depuis plusieurs semaines, les marchés financiers observent avec inquiétude la flambée du prix de l’or noir provoquée par les tensions au Moyen-Orient.
Cet environnement troublé réveille un mot que l’on croyait appartenir à l’histoire économique : la stagflation. Durant les années 70, l’économie mondiale avait été confrontée à une croissance économique atone accompagnée d’une forte inflation. Les deux chocs pétroliers de 1973 et de 1979 y avaient largement contribué. Les incertitudes actuelles ravivent tout naturellement ces souvenirs.
Si ce scénario devait se confirmer dans les semaines et mois à venir, les équilibres économiques et financiers mondiaux pourraient être profondément modifiés.
Pour les épargnants et les investisseurs, la stagflation n’est pas seulement un concept théorique. Un environnement de stagflation a en effet des conséquences directes sur les marchés financiers, l’immobilier et les stratégies de gestion de patrimoine.
La stagflation : un mot oublié depuis le milieu des années 80
L’Histoire économique n’est-elle finalement qu’un éternel recommencement ? Le Moyen-Orient, centre névralgique de l’énergie mondiale vient de s’embraser à nouveau. Le déclenchement des hostilités a immédiatement propulsé le prix de l’or noir à des niveaux inconnus depuis la guerre en Ukraine.
Dès lors, les commentateurs et experts ont rapidement pointé les risques du retour à la stagflation des années 70. Les perturbations dans l’approvisionnement en pétrole pourraient ainsi alimenter une inflation persistante dégradant les marges des entreprises tout en amputant le pouvoir d’achat des ménages. L’incertitude et la volatilité pénaliseraient une croissance économique déjà bien faible…
Ce scénario est particulièrement redouté des décideurs et des investisseurs. La stagflation complexifie en effet la conduite des politiques publiques et dégrade l’efficience de l’allocation d’actifs traditionnelle (60% en actions / 40 % en obligations).
Les ingrédients du retour à un cycle stagflationniste
L’inflation
Le principal risque pour la France est le retour rapide d’une inflation élevée. Pour l’instant, selon l’Insee, il n’y a pas de raison de paniquer. En effet, en février l’inflation en France est restée à un étiage très bas : 0,6 % en un mois et 0,9 % en un an. La hausse du prix du baril n’est pas encore visible dans les chiffres officiels.
Évolution du cours du baril WTI
La hausse est très nette depuis le déclenchement des hostilités.
Point plutôt rassurant, le prix du pétrole n’a pas (encore ?) retrouvé celui de 2022, après le déclenchement de la guerre en Ukraine. Les conséquences avaient été significatives à l’époque puisque l’inflation avait atteint 5,2 % en 2022 et 4,9 % en 2023.
En France, les prix à la pompe sont l’effet le plus visible de la hausse du cours de l’or noir. Les prix ont déjà grimpé dans les stations-service et les intrants (chimie, engrais) pourraient suivre rapidement.
Les observateurs examineront avec attention les chiffres de l’inflation du mois de mars. La première estimation sera publiée par l’Insee le 31 mars et le chiffre définitif mi-avril. L’intensification du conflit pourrait favoriser le maintien durable de prix élevés du pétrole, contribuant ainsi à un réveil signde l’inflation.
La croissance
Selon les prévisions de l’OCDE datant de décembre dernier, donc antérieures au conflit, la croissance française devrait atteindre 1% en 2026 et 2027.
L’incertitude politique prévalant depuis de nombreux mois a largement affaibli le potentiel de rebond rapide du pays. Un rythme de 1% de croissance n’est bien sûr pas suffisant pour corriger les déséquilibres structurels de l’économie française.
Dans ce contexte, quel pourrait être l’impact du conflit actuel ? Il est encore bien trop tôt pour le dire mais les fragilités pourraient s’accentuer. Les principales craintes concernent tout particulièrement les finances publiques.
Le dilemme de la Banque Centrale Européenne
C’est bien sur le terrain de la politique monétaire que les effets de la stagflation pourraient être les plus significatifs. Avec une dette publique française au sommet, la stagflation risque de poser un dilemme redoutable aux responsables de la Banque Centrale européenne.
Évolution du taux d’emprunt de l’État français à 10 ans
Les marchés financiers ne sont pas dupes et ont déjà réévalué le risque de la signature de l’État français. Les taux d’intérêt de la France divergent de plus en plus des taux allemands, signe que les marchés pointent les difficultés de la France à redresser ses comptes publics. En mars, le taux d’intérêt à 10 ans s’approche des 4 %, le niveau le plus élevé depuis dix ans.
Dans ce contexte, le conflit ne va certainement pas faciliter la tâche de Christine Lagarde. Pour juguler l’accélération de l’inflation, la BCE serait probablement contrainte d’augmenter ses taux d’intérêt. Rappelons que la BCE est responsable de la politique monétaire de tous les pays composant la zone euro. Une zone dans laquelle les trajectoires budgétaires des différents états sont diverses. Ainsi, même justifiée, cette augmentation des taux entrerait en conflit avec les contraintes de financement de l’État français. L’annonce d’une hausse des taux serait un signal majeur, mais pour l’instant, l’institution temporise encore.
A terme, l’augmentation des coûts de refinancement de la dette publique française pourrait même interroger sur la solvabilité de l’État.
Quelles conséquences pour les marchés financiers ?
Cette perspective accentue la nervosité des marchés financiers, passablement échaudés par les incertitudes géopolitiques. La hausse des taux d’intérêt renchérit le coût des emprunts et compresse les multiples de valorisation des actifs.
En régime de « stagflation » le comportement des actifs financiers est le suivant :
- les actions sous-performent car la faible progression des chiffres d’affaires et la hausse des coûts d’emprunt dégradent les marges,
- les obligations sont délaissées surtout sur les durations les plus longues,
- certaines matières premières vont surperformer,
- l’or et les métaux précieux sont recherchés surtout en phase d’accélération de l’inflation.
Quels effets sur la gestion de patrimoine ?
Si le scénario d’un retour durable de la stagflation reste encore incertain, il constitue néanmoins un risque que les investisseurs ne peuvent ignorer. Dans cet environnement particulier, les repères traditionnels d’allocation d’actifs (la fameuse allocation 60% actions/40% obligations) peuvent être remis en cause et la diversification devient plus que jamais essentielle. Ainsi, tous les titulaires d’assurance-vie, de contrats de capitalisation et de plans d’épargne-retraite
Par exemple, les actifs réels (qui résistent à l’érosion monétaire) pourraient ainsi retrouver une place de choix dans les stratégies patrimoniales. Certains pans de l’immobilier de rendement/commercial (avec des clauses d’indexation des loyers sur l’inflation), les infrastructures ou encore certaines matières premières constituent autant de pistes susceptibles de préserver le pouvoir d’achat des capitaux investis sur le long terme.
En cas de stagflation, il est difficile de prévoir le comportement de l’immobilier d’habitation. Historiquement, l’immobilier a plutôt protégé de l’inflation et c’est pour cela qu’il a autant la cote dans notre pays. Aujourd’hui les prix sont jugés élevés, voire décorrélés du pouvoir d’achat de larges pans de la population. Une hausse des taux d’intérêt importante viendrait limiter les projets d’investissement et pèserait sur le niveau des prix. Par ailleurs, en cas de stagnation de la croissance, la hausse du chômage réduirait automatiquement les acquisitions de biens. Enfin, l’affaissement démographique actuel («papy-boom » et chute des naissances) pèsera mécaniquement sur la demande d’immobilier.
Les placements à rendement fixe (livrets bancaires, fonds euro, obligations), particulièrement sensibles à l’inflation, pourraient voir leur rendement et leur attractivité diminuer en cas de hausse durable des prix en France.
Dans un monde marqué par de fortes tensions géopolitiques et par des équilibres économiques fragilisés, la gestion de patrimoine va devoir s’adapter au nouveau cycle économique qui émerge. La stagflation, longtemps considérée comme un phénomène appartenant à l’histoire économique, pourrait bien redevenir un paramètre central dans les choix d’investissement des années à venir.